Editos - Conjoncture

ÉCONOMIE. LE GRAND REPOSOIR

La France et son économie ne savent plus sur quel pied danser.

« Valse mélancolique et langoureux vertige ». Les « déclinistes » déclinent, sur tous les modes et tous les tons, les mille raisons de désespérer. « Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ».

Les progressistes es-qualité escaladent …les sentiers de la stagnation. Ils font tout pour éviter la disparition des entreprises et des emplois. Mais « Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ». Ils gouvernent pour le progrès…par la vigueur des injonctions fiscales. Pour l’économie, « Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir. »

Ce n’est pas sans raison, ni sans précaution, que nos partenaires européens les plus laborieux nous classent dans « le club méditerranée ». Au risque de choquer, en forçant le trait et nonobstant quelques réussites, on peut dire que depuis plusieurs décennies notre pays s’est doucement transformé en reposoir. C’est une prouesse d’avoir su nous organiser une petite vie de tout repos...qui hélas ne pouvait être éternelle.

Nous les occidentaux croyons avoir, par la conquête, appris au monde entier à travailler. Nous autres Français avons dû nous replier en nos terres. Au nom du progressisme, nous nous sommes ingéniés à déconsidérer et à éradiquer le travail. Trop d’actions à contretemps nuisent à la cohérence de notre vie politique. Nous avons fixé l’âge de la retraite comme si tout le monde avait coltiné des fardeaux, respiré le poussier des mines, fait cuire son corps devant des hauts-fourneaux. Nous avons fixé le temps de travail comme si toutes les productions économiques étaient le fruit de chaînes synchrones. Nous avons ainsi réduit le temps global de travail au moment où la démographie et l’ouverture au monde appelaient à travailler d’avantage pour endiguer les concurrences. Nous subissons aujourd’hui le résultat d’un mélange hétérogène et délétère d’inexpérience, d’indigence intellectuelle, de laisser-aller, de totalitarisme.

Une majorité de nos compatriotes a cru pouvoir trouver son compte dans les fameuses trente-cinq heures de travail hebdomadaires instituées au nom d’une idéologie archaïque et uniformisatrice. Les entreprises s’en sont accommodées quand leurs activités étaient fractionnables et leur personnel facilement interchangeable. Par crainte de déclencher des mouvements sociaux, nul pouvoir politique n’a voulu ou pu remettre en cause cette mesure. Il fut passé outre les objections des entreprises dont les productions à forte valeur ajoutée nécessitent suite dans les idées, continuité dans les études, constance dans la coordination, présence de tous les coopérants dans l’action collective.

Un lent enchérissement de nos produits et services a réduit notre part des marchés, appelé une importation de main-d’œuvre à bas prix, enclenché une inexorable montée du chômage, mis au repos forcé une part croissante de la population.

Notre reposoir eut un vif succès.

L’allongement des vacances nous a permis de nous presser sur les routes et sur les plages. Les plus aventureux et les moins grégaires des mammifères humains sont partis en quête de plages désertes…pour s’y prélasser en masse comme des bancs de mammifères marins. Nous avons empli des avions toujours plus gros, contribué à augmenter le trafic aérien international, enrichi l’hôtellerie exotique. Notre balance commerciale et nos espèces sonnantes y ont quelque peu trébuché.

Il nous est même venu l’idée de créer un ministère du temps libre pour développer le farniente et organiser ce qui, par principe et comme son nom le laisserait présager, devrait être laissé à l’initiative de chacun.

Quoi qu’on ait pu dire pour justifier cette politique, un consensus de fait a contribué à dégrader notre compétitivité et notre créativité.

Keynésiens et anti-keynésiens s’affrontent comme, dans les voyages de Gulliver, Petit-boutiens et Gros-boutiens. Nos problèmes sont si nombreux, si divers et si vastes que nul ne sait par quel bout les prendre. L’incompréhension règne entre les tenants de la croissance et les partisans de la décroissance. Les pythonisses annoncent, et les gouvernants espèrent, que quelque cycle vertueux tombera du ciel pour enrayer le déclin qu’ils ont eux-mêmes provoqué. Il faut être bête comme la lune pour ne pas savoir que nul ne commande les lunaisons.

Heureusement, les réalités commandent. La politique et l’action sociale ne sauraient se déployer hors d’une économie spontanée assez forte pour dégager les surplus qui nourriront, et équiperont ceux qui n’auront pas produit les moyens de leur subsistance.


« Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige. » Il se lèvera demain. Et ce sera un autre jour, une meilleure année. Mais par notre travail, hors de portée des éclats des ostensoirs médiatiques et des fumées des encensoirs partisans. Loin, très loin des agitations des Chanteclerc qui croient gouverner ceux qui se reposent sur leurs lauriers depuis longtemps coupés.

Pierre Auguste
Le premier janvier 2014

HARMONIE DU SOIR
(Du soir de l’économie de Grand Papa et de la providence de l’état Mamma. NDLR)

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !


Charles BAUDELAIRE (1821-1867)