Editos - Humeurs

DES MONDES ET DES EMPIRES

Les savants se tuent à le dire. La terre est menacée de disparition. Elle sera absorbée par le soleil. Dans quatre milliards d’années.

Les astronomes scrutent le ciel pour chercher une exo-planète propre à reloger l’humanité. Tous les jours ils en trouvent, mais trop inconfortables pour satisfaire nos habitudes, et en trop lointaines banlieues pour pouvoir y accéder maintenant.

Un voyage à des milliers d’années lumières ça se prépare. Il sera difficile d’y aller sans ménager quelques étapes, sans interrompre le vieillissement des migrants, sans procéder à une sévère sélection.

On frémit en pensant à l’angoisse de ceux qui, à leur réveil au terme du voyage et d’une longue congélation, devront découvrir et aménager un monde nouveau où tout est à faire pour en assurer la viabilité. Cette petite anticipation devrait mettre à leur juste place dans nos esprits les difficultés qui nous attendent pour vivre dans le monde d’ici dans lequel nous nous réveillerons demain.

Ici nous aimons à débattre sans fin et surtout sur des vétilles. C’est ainsi que, d’un cœur léger, nous ajournons les urgences. Chez nous tout devient vite objet de querelles, d’abord intestines. Le domaine aérospatial et plus généralement la science n’échappent pas à la belligérance qui oppose des sectes irréductibles. Les uns estiment que toute recherche est bonne car l’homme est fait pour apprendre, découvrir, conquérir. D’autres estiment que toute dépense qui ne serait pas de nécessité immédiate ne sert qu’à amuser des nantis et à occuper des savants à des travaux stériles. De flagrantes contradictions opposent aficionados de la science et obscurantistes cependant que technophobes autant que technophiles ne peuvent désormais vivre, communiquer, se déplacer, et bientôt respirer, sans GPS et téléphone portable.

En nos temps toujours plus comptés, tout change et tout bouge. Des empires nouveaux nous débordent ou nous bousculent au point d’annihiler tout empire sur soi. Il devient à chacun plus difficile de vivre en paix sans que quelqu’un veuille lui dire que faire, que dire, que penser, que dépenser.

C’est sans doute un symptôme de paranoïa avancée mais nous avons le sentiment que, du quidam qui ne nous connaît pas jusqu’à la foule qui nous ignorera toujours, tous voudraient nous soumettre à leur empire. Quand vous conduisez votre voiture comme il se doit, il se trouve toujours un impatient pour tenter d’en prendre le contrôle indirect. À grands coups de klaxon on vous intime l’ordre de considérer la vitesse limite comme un minimum au-dessous duquel il est interdit de rouler.

Il a beau ne côtoyer ses semblables qu’un par un, l’homme se sent écrasé par la multitude. Et ce n’est pas nouveau. «Sept-cents millions de Chinois et moi, et moi, et moi » chantait déjà Jacques Dutronc en 1966. Ce qui est nouveau, c’est le nombre de Chinois. Ils sont presque aujourd’hui un milliard et demi. Et la même chanson énumère à peu près tous les pays émergents qui aspirent aujourd’hui à vivre comme tous les nantis. Cela nous promet de belles pénuries qui seront autant de sources de luttes économiques et de migrations. Comme ce cher Jacques, « J’y pense et puis j’oublie ».

Mais en un demi-siècle l’organisation du monde s’est compliquée et a multiplié les cactus. Aux découpages politiques se sont superposées des structures économiques qui ignorent les frontières. Des grands groupes plus ou moins licites s’instituent en systèmes autonomes qui rivalisent avec les états, s’optimisent en fonction d’objectifs qui leur sont propres.

Finalement l’humanité navigue comme un bateau ivre dans lequel chacun n’en « fait qu’à sa tête », tout le monde y commande, personne n’obéit.

Le personnel politique et la classe dirigeante s’accrochent aux gouvernes, pensent plus au renouvellement de leurs mandats qu’aux actions à conduire, s’attribuent le mérite de ce qui marche, rejettent sur d’autres la responsabilité de leurs erreurs individuelles ou collectives. Et les actions, anodines ou guerrières, se gonflent de symbolisme.

Ainsi se perpétue la conquête des mondes et s’enragent les guerres des empires.

Pierre Auguste
Le 4 septembre 2013